Dans les foulées d’Eglantine : « Tu as des nouvelles ? »

woman-holding-her-hurt-ankle-at-a-raceElle l’a suivi sur marathon, il y a 5 ans. Ils ont couru Paris en 2008, ensemble ou presque. Elle, facile. Lui freiné par une cheville de vieux basketteur. Fab, blessé cette année, a décidé de soutenir Eglantine dans sa quête des 4 heures. Dur, long, inquiétant au fil d’une course chaotique. Mais beau. Récit.

« Faire un marathon pour nos 40 ans. En voilà un beau challenge. Surtout quand on est potes depuis l’école primaire ou le collège. Surtout quand on est en couple depuis plus de 20 ans. C’était donc mon objectif du printemps : courir un premier marathon depuis 2009. J’en ai une demi-douzaine au compteur. Mais courir avec des potes, dont certains vivaient leurs premiers, ou avec sa moitié, c’était quelque chose d’unique.

Car chaque marathon est unique. Comme un amour ou un enfant. Mais voilà, ma grande et presque vieille carcasse n’a pas résisté à la préparation et au semi de l’hiver. Un virage à 180° du côté de Rueil et le ménisque s’écrase. Le péroné est touché. Voilà pourquoi ce 7 avril, à 7h00, je dis « au revoir » à Eglantine alors que j’aurais dû partir avec elle.

Chacun son défi
Une heure plus tard, avec enfants, amis, et enfants d’amis, je pars moi aussi. Pour être au bord de la route, et vivre mon premier marathon comme supporter. Mentalement, c’est différent mais la pression est là. On se sent impuissant car on a fait toute la prépa ensemble. Et là, on se sent presque coupable de ne pas être sur la ligne pour épauler, encourager et accompagner. Surtout, on a un autre défi : être présent à quatre endroits différents pour encourager. Avec enfants et amis qu’on a trainés aussi.
A 9h00, on est au 7eme à Reuilly-Diderot. Les enfants n’ont pas conscience de ce qui les attend, et je sais que ça les emmerde. Habituellement, ils dorment encore. Ils glandent devant la console ou la télé. Là, ils sont au bord de la route, par un temps glacial. Les « Elite » passent. Impressionnants de légèreté. Les aveugles et autres handicapés aussi. Et puis, voilà le flux discontinu des « 50 000 » coureurs. J’ai ma cloche à la main. Je guette les amis, les Twittos (Nouré, Aurélien…), et surtout Eglantine. Après une heure passée au bord de la route, je me rends à l’évidence : je l’ai ratée ! Seul Matteo l’a vu.

Blessée, elle pleure dans mes bras
Pas le temps de se lamenter, on file, à pied, à Daumesnil. Elle doit passer dans une bonne heure. Sur l’iPhone, je reçois ses premiers temps. L’horloge est de sortie : au 5, 10 et 15e, elle est sur le timing prévu. Quasi à la seconde près. D’un seul coup, je me détends. Elle est avec Mila, ma meilleure amie, qui vise aussi les mêmes temps. A elles deux, elles y arriveront. On est idéalement placé juste après le semi, et j’attends sagement leur passage.
Mon téléphone sonne. C’est Thierry, le mari de Mila. Il les suit en rollers, et il me lâche : « Elle est blessée, et elle marche. On vient de passer le 18e ». Le coup de massue. J’avais tout imaginé sauf ça. Je dis aux enfants de ne pas bouger. Avec une veste qui pèse 2 kgs, et mon sac à dos rempli, je décide de remonter le marathon. Et je la vois, juste après le 20e. Elle pleure, puis fond dans mes bras en me voyant. Sa cuisse gauche l’a lâchée, puis le mollet… Et elle a une ampoule. Je me revois en 2007. J’avais abandonné en la voyant car j’avais peur de ne plus revoir, elle et les enfants…
Je comprendrais qu’elle arrête. L’objectif (3h54) est oublié. Sa jambe tremble. Elle s’assoie sur un trottoir. Elle me demande de changer son pansement sur son ampoule, mais elle veut arrêter. Elle s’en veut. Elle s’en veut de ne pas m’avoir dit qu’elle avait mal à la cuisse samedi : « Je pensais que ça passerait. » Mais la gêne s’est transformée en obsession, et a contaminé le mollet, puis la cheville. Je sens qu’elle n’en peut plus. Mais les enfants sont à 1 km. Ils l’attendent.

Un robot qui repart vers les quais
Et puis il y a Coco qui veut lui faire la surprise de l’accompagner du 29e au 42e… Je lui dis de continuer jusqu’aux enfants. Je lui dis que Coco sera là au 29e. Je me dis que c’est le seul moyen de la faire repartir. Elle se lève, et repart. Sans me regarder. Comme un robot. Pourtant, je suis derrière à l’encourager. Je cours aussi. On passe le semi ensemble. Je pèse une tonne avec mon sac, ma veste et mon jean. Et puis je sens qu’elle ralentit, la tête se baisse. Alors je me mets à sa hauteur : « les enfants sont là, sur la droite, ils vont être fiers de toi. Continue ».
Elle passe devant eux, ne les regarde pas, et ils ne la verront pas ! Et je la vois partir vers les quais. J’appelle Coco qui l’attend au 29e. Je lui annonce qu’elle est blessée et au bord de l’abandon, et il me dit : « si elle est dans le dur depuis le 18e, dis-lui d’arrêter ». J’appelle Thierry, toujours en rollers : « Si tu vois Eglantine, dis-lui de ne pas insister… »

Concentrée, elle court
Mais la verra-t-il ? Qu’est-ce qui me dit qu’elle ne s’est pas arrêtée au 22e, au 23e… Comment va-t-elle faire si elle stoppe ? Pas de ticket de métro, pas de téléphone. Si elle abandonne entre le 21e et le 30e (notre prochain rendez-vous) je ne le saurai pas. Pendant ce temps-là, mes parents, ses parents, des amis me demandent où elle en est. Je suis inquiet, et je ne peux pas mentir : « elle est blessée et c’est un enfer ». Je suis conscient que mes mots doivent inquiéter, mais tant pis. C’est ce que je ressens.
On file vers le 30e pour retrouver le groupe. On est une dizaine et tout le monde voit mon inquiétude. Nouveau coup de fil de Thierry : « elle était devant moi avant d’entrer dans les tunnels. Elle était concentrée et elle courait. Je n’ai pas osé lui parler ou la déranger. »
Je suis rassuré avant d’entrer dans le métro. Encore davantage lorsque je reçois son temps au 25e. Encore quatre kms, et Coco va la rejoindre. Elle va y arriver. Et ensuite, je n’ai plus de crainte. Je sais que Coco trouvera les mots pour l’aider à aller au bout. On est encore dans le métro lorsque je reçois un SMS qui me dit qu’elle a passé le 30e. Je vais donc la rater mais je suis presque soulagé. Je ne peux m’empêcher de calculer son temps. Elle peut finir aux alentours de 4h12, son temps lors de son premier marathon.

De la fête au cauchemar
La suite ? Un long parcours dans le métro. Nos tunnels à nous. On fait Passy – Charles De Gaulle-Etoile avec un monde fou sur les quais. A un tel point que mon aîné reste sur le quai pendant que nous montons. Un contretemps de plus. Je veux que cette journée se finisse. Ça devait être une fête et ça tourne au cauchemar. Je n’avais pas prévu tout ça. J’ai quasi obligé les enfants à venir, et les voilà qui sont inquiets pour leur maman. Je le vois dans les yeux de Tom, l’aîné. Je sais qu’elle va finir, mais dans quel état ?
J’apprends aussi que Fred abandonne, et je vois les yeux rougis de sa femme. Je vois aussi la déception de Lucie, une amie présente depuis 9h00 à nos côtés et qui devait faire les 12 km avec Fred. Elle est inquiète pour Eglantine, et frustrée pour Fred.

Elle va finir
On ne se doute pas qu’accompagner un marathonien, c’est 95% de frustration pour 4% de soulagement, et finalement 1% de bonheur. Il y a la frustration de rater les coureurs qu’on vient encourager. Il y a le soulagement de les savoir finalement en « bonne santé ». Et finalement, ce bonheur de savoir qu’ils ont fini. Car « finir » reste l’objectif premier. Ne pas faire comme moi en 2007 : abandonner. L’objectif de temps est secondaire, surtout ce dimanche. Je veux juste retrouver mes potes, mes amis et ma femme à l’arrivée. Le bonheur de les revoir marcher, sourire, même grimacer.
Pendant qu’on essaie de se frayer un chemin vers l’arrivée, les SMS et les messages se multiplient :
« Où en est Eglantine ? » Je n’en sais rien ! Car l’appli est bloquée sur le 30e. Pas de temps au 35e, pas de temps au 40e. Coco m’envoie un SMS avec simplement : « 39e ». Eglantine n’a plus que 3,2 km à faire. Elle va finir, et d’un seul coup, une fierté énorme m’envahit. Je ne sais même pas le temps. Je ne sais même pas quelle heure il est. Mais je sais qu’elle va finir. Je n’y croyais pas quand je l’ai vue au 20e.

La voir, après la ligne
D’un seul coup, la pression redescend. Mon objectif : être là quand elle franchit la ligne. Je parviens à entrer dans l’espace réservé aux coureurs. Je laisse les enfants avec la famille des potes. Mila est là : 4h05. Elle est déçue. Elle a perdu 10 minutes sur les derniers kilomètres. Un vrai mur. Je la laisse, un peu lâche. Et je marche au milieu des milliers de coureurs alors que je n’ai pas le droit d’être là. Difficile de distinguer qui que ce soit. Tout le monde a mis son poncho bleu. Je vois des civières, et j’ai le réflexe de voir si c’est Eglantine. Et je marche. Je vois Vincent. 4h10 pour son premier. Tout seul, en s’entraînant comme il pouvait. C’est fort. Mais toujours pas d’Eglantine.
Je me rapproche de la ligne, et je ne l’ai toujours pas vue. Je lève la tête, et je vois le chrono : 4h40. C’est pas possible. Je ne veux pas qu’elle finisse dans des temps pareils. Et puis, un coup de fil. « Marie » s’inscrit sur le téléphone. C’est la femme de Coco. Je pense que c’est elle, et j’imagine qu’elle veut des nouvelles de son homme, et peut-être d’Eglantine. C’est Coco : « tu es où ? »

Fier d’elle comme jamais
IMG00357-20130407-1403 (1)La phrase qui libère. Ils sont arrivés. Ils sont à la lettre E alors qu’on s’était donné rendez-vous à F. Une lettre d’écart mais ce sont des centaines de mètres car il faut prendre un sous-terrain et passer d’un côté de l’avenue à l’autre. Je leur dis de ne pas bouger. Je vais venir vers eux. Je bouscule des officiels, des coureurs. Je franchis une barrière, puis j’enjambe une grille. Elle est là. En larmes. Coco s’écarte et nous laisse. Il immortalisera le moment avec son téléphone. L’objectif est embué. On s’étreint de longs instants. Elle pleure.
Depuis la naissance de nos enfants, je n’ai jamais été aussi fière d’elle. Bien plus que lors du premier marathon. C’est incomparable. Elle s’est battue contre le marathon. Elle ne l’a pas couru. Et je n’étais pas là pour l’aider et la supporter. Je me suis senti impuissant, et je ne veux plus jamais revivre un marathon comme « accompagnateur ». Pas avec quelqu’un d’aussi proche.

Souvenirs pour la vie
Je comprends enfin ses craintes lorsque j’avais couru New York, et qu’elle m’avait raté sur le bord de la route, et appris 1h30 après que j’étais finalement arrivé. Courir un marathon est plus simple que d’accompagner quelqu’un. On ressent une énorme pression à épauler un coureur, à tout faire pour le repérer sur le bord de la route, à trouver les mots justes pour qu’il ne flanche pas. Bien sûr, physiquement, on ne souffre pas. Bien sûr, la tête ne lâche pas. Mais j’ai ressenti davantage de pression, et finalement beaucoup de stress en la voyant blessée. Il y a un sentiment d’impuissance immense. Si je n’avais pas eu les enfants, et si je n’avais pas été blessé, j’aurais couru les 24 derniers kms avec elle.
Mais finalement, c’est mieux ainsi. Elle s’est battu toute seule. Contre les 42 kms, contre les douleurs, mais aussi contre la solitude du coureur. Son premier marathon, j’avais été là du 1er au 31e à l’épauler, à donner les temps, à tenir les bouteilles, à donner le rythme, à la détendre… Ce dimanche, elle était seule. Et lorsque ses parents, mes parents et nos amis, inquiets, m’ont demandé où en était Eglantine, j’ai répondu : « elle a terminé, et je n’ai jamais été aussi fier d’elle ». Pas de chrono mais des souvenirs pour la vie. »

Fab @fauclert 

 

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