Twice as nice

Guillaume et Antoine (à gauche, bras levés, sur la photo) ont su combiner forces et faiblesses pour finir leur marathon ensemble.

Guillaume et Antoine (à gauche, bras levés, sur la photo) ont su combiner forces et faiblesses pour finir leur marathon ensemble.

Des années qu’ils en parlaient. Qu’Antoine relançait Guillaume : courir un marathon ensemble. Dimanche 7 avril 2013 enfin… Deux mois avant, Guillaume avait accepté ce pari insensé, plein d’envie, plein de doutes. Une course idéale, pour deux mecs en osmose. Récit en binôme, à quatre mains pour quatre guiboles. Vous avez dit sport individuel ?

Beaucoup d’appréhension les jours précédents. Peu de sommeil la dernière nuit. A repenser à ces deux mois. A suivre consciencieusement le programme d’entraînement qu’Antoine avait trouvé. Ce programme, qu’il a fallu parfois se forcer à effectuer, sous la neige, dans le froid. Ces sorties qu’ils ont maudites mais qui seront tellement précieuses, aujourd’hui.

Sas des 4h

Guillaume : « Je suis en tenue, sur les Champs-Elysées avec mon meilleur ami, prêt à affronter 42 bornes d’asphalte et de pavés (Ces pavés parisiens, je regretterai quelques minutes plus tard que les soixante-huitards n’en aient pas enlevés et jetés de plus nombreux …)
Parce que le sport, et plus encore le marathon, est un défi, un challenge, nous avons ajouté à l’effort un chrono à atteindre : 4 heures. Bien sûr j’ai dit et répété que le principal était de terminer mais au fond de moi j’aimerais tenir ce « double » challenge.
On profite, on se tape sur l’épaule, on vérifie l’équipement (cela ne fait que 50 fois après tout), on regrette de ne pas retrouver Maxime le troisième larron qui nous a rejoint dans cette aventure mais qui malheureusement, ne courra pas avec nous… (Merci le RER C !)»

Antoine : « Paris. La dernière fois, c’était il y a 5 ans. Je retrouve avec plaisir cette atmosphère sur les Champs, je la partage pour la première fois avec Guigui. C’est encore meilleur. Il est 9h15, on guette l’arrivée de Max, en vain… Dernière accolade pour se donner du courage, on y est ! »

Les 10 premiers km…

Guillaume : « Par confort, on se glisse au fond du sas. Départ aéré, c’est agréable, les Champs-Elysées juste pour nous. Mille pensées, la joie, le plaisir d’être là, des frissons m’envahissent, pas de larmes mais pas loin.
Et maintenant courir et surtout trouver ce rythme de 5’35 au kilo, cet impératif qui nous laisse 3 petites minutes de marge pour atteindre l’objectif.
On avait bien lu qu’il ne fallait pas checker à chaque kilomètre. Oui, oui on l’a bien lu. Mais pour moi c’est tous les 500 mètres ! Une obsession.
5 bornes à ne penser qu’à ce rythme. Et à remettre cette foutue ceinture de cardio qui, faute à trop de crème anti-frottements, capte plus l’avancement de la digestion de mon petit déjeuner au niveau du nombril que mon rythme cardiaque ! C’était ça ou les tétons en sang en même temps…
Premier ravito. Première bouteille d’eau. Tout se passe sans accroc, 28mn comme prévu. Du monde, beaucoup de monde, ça m’impressionne.
Km7 ; premier gel, comme que c’était dit
Il me faut une pause pipi. Déjà. Guigui-petite-vessie est là.
J’espère que ce sera la seule ! Antoine décide de s’arrêter aussi.10ème, deuxième ravito, deuxième bouteille d’eau. On a 30 secondes dans la vue. Foutue vessie de mamie.  Mais Toinou le répète « on est bien mon Guigui, on est bien ». Pas faux. Je réalise que la rue de Reuilly qui a fait si mal au semi est passée comme une lettre à la poste. J’ai même rien trouvé de mieux que de sauter sur un trottoir pour mettre ma bouteille vide dans une poubelle de la ville plutôt que la laisser par terre. On ne se refait pas!
Mais j’écoute trop mon corps à force de blessures passées. Faut dire que mes parents m’ont fait avec un état d’esprit de sportif mais ils ont monté le kit dans le mauvais sens. Mal au dos, au genou. Profite, bordel profite ! Mais non je me concentre sur les douleurs. »

Antoine : « C’est parti. Sur les champs, des frissons de bonheur m’envahissent comme si c’était la première fois. Je ne me sens pas avec des jambes de feu : l’entorse de la cheville et la contracture au mollet sont encore dans un coin de ma tête. Mais le « muscle cardiaque » me semble au top et je sais que c’est bien cela le plus important. Le mal aux jambes, je sais gérer.
Je sens Guillaume tendu, il grogne après son cardio qui glisse. Sa façon à lui d’évacuer son stress, depuis le temps, je le connais le bougre ! Je le laisse donc à ses raleries, ça va passer. La densité de coureurs ne nous permet pas pour le moment de maintenir un rythme régulier. On psychote un peu sur le chrono, mais ça ne m’inquiète pas. Je sais que la course sera longue et que les 30 secondes perdues sur une pause technique et quelques mini embouteillages peuvent être remontées sur le premier semi sans se mettre dans le rouge. Je rassure Guigui, je l’encourage, je lui dis qu’on est sur le bon rythme, je lui fais remarquer que ça fait quelques bornes qu’on est dans le même rythme que cette petite mamie anglaise avec son allure de métronome. Il se détend un peu… »

 15eme km

Guillaume : « 5 kms sans m’en rendre compte, dans le Bois de Vincennes. Deuxième gel (Le « fruits des bois » était meilleur) 3ème bouteille. Je récupère celle de Toinou. Lui dérape sur une peau de banane ! Mario Kart c’est mieux sur console ! Agacement ! Inutile et inapproprié. Mais agacement.
Sortie du bois … J’ai le souffle court, je ne peux pas vérifier mon rythme cardiaque avec cette foutue ceinture au niveau du nombril. Des pavés, encore. Quelle plaie ! Ça fait mal aux articulations. Toinou a l’air tellement facile. Je me cale dans sa foulée. 15 bornes à côté mais là, je suis mieux derrière »

Antoine : « A part une cascade au ravito sur laquelle j’ai eu très peur pour ma cheville, pas grand chose à signaler. Guillaume est enfin rentré dans sa course. Je nous sens bien. Pourvu que ça dure. Je profite du parcours et de l’ambiance. Quelle chouette balade ! »

 20ème km

Guillaume : « 3ème gel. La moitié des gels … Les gels ? Du glucose mais un sens nouveau : mon décompte vers l’arrivée ! C’est vrai quoi après tout « plus que 4 gels » …
Semi … Oui je sais « ne pas se dire qu’on est la moitié, blabla » … Ouais bah j’ai fait la moitié quand même merde !  Tiens  je m’agace de plus en plus. Ça se confirme au 22ème ! Les pancartes d’encouragement commencent à m’énerver stupidement :
– « C’est tout droit » C’est ça ! Cours avec nous, on verra si c’est tout droit !
-« Vas-y à fond » Et comme ça je suis cramé dans 100 mètres ? Pfff… »

Antoine : « On passe le semi, pile dans le timing. Je sens que Guigui fatigue un peu. Je l’oriente vers une jolie target (belle américaine moulée dans son petit short) pour lui changer les idées, ça le fait sourire, diversion réussie ! On la suit un bon moment, jusqu’à notre arrivée sur les quais. Ça y est la course commence ! »

25eme km…

Guillaume : « 4ème gel, 5eme bouteille d’eau. Indispensable. J’ai chaud et j’ai les jambes lourdes. Le doute pointe le bout de son nez. Je rentre dans l’inconnu : jamais couru aussi longtemps. J’ai mal, ça craint.
Mais bordel il est où le plaisir ? Entre  la ceinture cardio, le genou, les pavés, les peaux de bananes, les cuisses et les pancartes à la con ! Sans déconner… Les tunnels, les ponts, on m’avait prévenu ! Tout le monde me l’avait dit. Mais c’est pire. C’est quoi ce parcours ? Je craque. Je le dis à Toinou autour du 27-28ème. « Mais non, mais non » assure-t-il. Mais si, mais si. On continue à doubler, dans les remontées surtout. Rassuré ? Pas du tout, je pense juste qu’ils sont encore moins entrainés que moi »

Antoine : « Un moment que Guillaume ne court plus à ma hauteur. Je lui jette des regards réguliers, il commence à avoir le masque… 5km plus tôt que prévu ! Les tunnels font leur effet, j’avais explosé à ce moment-là sur mon premier marathon. J’essaye de le rassurer, de lui dire qu’il n’est pas si mal, que ça va revenir. Qu’il s’est tapé 370 bornes de prépa et que ça va payer. Il m’envoie chier, je le laisse tranquille. Pas très longtemps ! Je lui rappelle que nos belles nous attendent au 30ème, que je suis fier de lui, que c’est un guerrier. Pas de réponse. Je suis vraiment inquiet. »

30ème km…

Guillaume : « J’en ai marre ! A peine au 30ème et déjà 5 bornes que j’en peux plus. On est attendu, à Passy plus précisément. Je tiens pour ça. Pour voir nos petites femmes nous encourager. Je passe devant elle(s) en souffrance mais je fais bonne figure. J’y laisse ma veste qui me donnait trop chaud. Ça me rebooste, 500 mètres ! Le temps de me rendre compte qu’il reste une heure à tirer. Moral dans les chaussettes.
Gel. Eau. Me sens à bout de force.
« Plus que 10 bornes »  Encore 10 bornes oui. J’en peux plus.
On court à 5’50, 5’55 du kilo, j’ai mal à la hanche, les jambes lourdes. Je veux marcher. Pas longtemps. Juste le temps de récupérer un peu.
« Toinou, j’en peux plus, stop ! »
La réponse fut limpide et immédiate : Non.
31ème, 32ème, 33ème, 34ème : un enfer… »

Antoine : « Nous voilà au 30ème, ma chérie est là. Ça me fait du bien, je lui laisse ma veste et fais tomber ma ceinture avec mes gels, je dis à Guillaume de filer. Elle galère à me rattacher ma ceinture, je lui gueule un peu dessus et repars pour rattraper Guigui. Je repars en colère : « mais quel con, elle m’aide et je gueule » Je m’en veux.
Je chasse vite cette pensée et accélère encore. Je ne veux surtout pas lâcher Guillaume dans le combat qui commence. Je l’aperçois, le rattrape, me replace juste devant lui et lui demande de s’accrocher.
Il me dit que c’est trop dur, qu’il veut marcher un peu, il reçoit un non ferme et non négociable en guise de réponse, il proteste, je ne réponds pas. Il a le regard vide, je veux qu’il comprenne bien que je ne le lâcherai pas et qu’on ne s’arrêtera pas. Je me mue en porteur d’eau au service de son leader, je vais lui chercher son eau et repasse devant pour maintenir un rythme. On a baissé de rythme, mais au moins on court toujours. »

35eme km…

Guillaume : « Avant-dernier gel. Merde, il ne reste plus qu’un gel ? Mais donc c’est bientôt fini. « Toinou, ça sert à rien, ce rythme. On est au-dessus des 4h, on finit peinards » Je cherche à négocier. En même temps, lui aussi doit souffrir. Cheville esquintée, mollet qui tire.
36ème… C’est là où « ça se complique » parait-il. Super, ça fait déjà 10 bornes que j’en chie !
37eme … 5’30 du kilo … Comment ? On a accéléré ? A  ce moment de la course, mon cerveau sait a peine compter. Je me dis juste je peux finir. Incroyable !
A côté un inconnu (je sais qu’il faut pas parler aux inconnus mais les écouter c’est pas grave, hein ?!) dit  « si on finit comme ça à 10,5 km/h , on est en 4h les gars ».
Merde il a raison. Et nous, on maintient ce tempo de 10,9. J’y recrois. Je frissonne comme au départ sur les Champs. Presque la même innocence.
J’ai même la présence d’esprit de prendre mon dernier gel. Dernier ? Mais c’est la fin alors ! Les kms ne comptent plus ! Juste « j’ai plus de gel » !
L’entraînement respecté a la lettre, je le bénis. Cette rigueur, au milieu de ce rêve déraisonné et fou. C’est elle qui m’emmène au bout. Pensées positives qui rejaillissent.
38eme, 39eme, 40eme, 41eme … C’est dur mais surtout on va y arriver … »

Antoine : « Le ralentissement m’a fait du bien, le rythme cardiaque est redescendu. Guigui cherche à négocier une allure de confort. Il s’est donc remis à parler, c’est bon signe ! Je checke mon chrono, fais mes calculs, je crois encore au sub 4 malgré le temps perdu. Je lui jette un enième coup d’œil, le regard n’est plus le même, le ravito du 35ème lui a fait du bien et sa prépa est en train de payer. A partir du 37ème, je teste une accélération légère et continue, il s’accroche, ça me donne des ailes. J’accélère encore. Au 40 ème, je me retourne, son visage grimace toujours mais le regard n’est plus le même, il est déterminé. Putain, il va le faire ce con ! Je suis tellement fier de lui. Les larmes me montent aux yeux. Ce n’est pas gagné, il reste 2,195 km mais ça sent bon ! On ralentit un peu, on a un peu de marge à présent.
 On est laaaaaaarge », lui dis-je.
-Ta gueule ! me répond-il »

42ème km…

Guillaume : « Restent 200 mètres. Les plus longs et les plus courts que j’ai jamais couru. Les sourire partagés avec Antoine, les poings serrés, le coucou laborieusement envoyé à nos femmes au plus près de la ligne et … Clic : 3h58’50. Une accolade plus belle que toutes celles des 20 ans qui ont forgé cette amitié. Et pourtant il y en eut des chaleureuses…
Les organisateurs ont tout prévu, j’ai même ma barrière pour rester debout…  Cette fois des larmes. Heureux, fier, soulagé, ému, épuisé. Des années, des années qu’on en parlait, qu’Antoine me relançait. On l’a fait. »

Antoine : « Bordel, plus que 200 mètres. Non, pas déjà, je veux que ça dure encore, savourer cette arrivée, côte à côte comme on se l’était promis. Que ça s’arrête pas. Je vois le sourire de ma femme, supportrice de toujours, sur la droite à 50 m de la ligne, je lui envoie des baisers, je lève les bras au ciel, les larmes coulent. Je prends Guigui par la main, on franchit la ligne ensemble. On s’embrasse. Oh que c’est bon ! Oh que la vie est belle ! Pas mon marathon le plus rapide mais assurément mon plus beau marathon ! »

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6 commentaires sur “Twice as nice

  1. Je viens de terminer votre prose et j’ai encore les larmes aux yeux. Bravo vous deux, beau parcours et qu’elle belle amitié.

    Bisous

    Dany

  2. Pingback: Votre marathon… de Paris 2013 | Votre Marathon

  3. Ça me rappel une autre belle histoire de binôme qui elle aussi c’est joué sur un « NON ! » pour atteindre leur objectif ensemble.

    Bravo les gars !
    Un marathon c’est beau. Un marathon à deux c’est magnifique.
    « Pas mon marathon le plus rapide mais assurément mon plus beau marathon ! »

    Le plus beau et le plus rapide… l’année prochaine ?

  4. Pingback: Le defi est lancé! | Mon Premier Marathon

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