Dans les pensées d’Eglantine : derrière la ligne bleue

Une fois passée la douleur, une fois dépassée la déception ou l'euphorie, reste l'estime de soi et le regard des autres. Pour longtemps.

Une fois passée la douleur, une fois dépassée la déception ou l’euphorie, reste l’estime de soi et le regard des autres.

Un marathon laisse des traces. La dureté de la préparation, la durée de la course, la violence des sensations. On termine rincé, lessivé, vidé. Puis la douleur s’estompe. Les souvenirs affleurent. L’esprit prend la mesure de l’effort. Un marathon laisse des traces. Indélébiles.

H+10mn : Larmes…

Je suis en pleurs dans les bras de mon Cocoach
-« Je suis désolée »
-« De quoi ? »
Je ne réponds pas. De tant de choses. Je suis si triste, si déçue, si fâchée après moi. J’ai si mal à mon corps, à mon ego.  Comment j’en suis arrivé là ? Pourquoi ? Mon mari nous rejoint et de nouveau je fonds en larmes. Il est fier de moi, je ne le suis pas.

Nous retrouvons tous nos amis. Il y a leurs femmes, leurs enfants, mes enfants.  Je les regarde tous. En 2007 c’est une autre troupe de runners toute aussi émouvante qui m’a donné envie de faire un marathon. Certains avaient atteint leur objectif, d’autres non. Ils étaient en larmes, de douleur ou de bonheur. Je ne savais pas trop, je ne comprenais pas trop. En tout cas, une émotion de malade se dégageait de chacun d’entre eux. Je ne les connaissais pas tant que ça mais ils m’émouvaient terriblement.  Je me suis dit « moi aussi je veux vivre ça ».

Un an plus tard, c’était chose faite, je rejoignais le cercle  des marathoniens. 4h 12. J’étais euphorique et fière de moi pendant longtemps. C’est peut-être pour cette raison que j’ai tardé à recommencer. Pourquoi effacer un truc que j’estimais parfait, pourquoi risquer d’avoir mal, de souffrir pour finalement obtenir la même chose ?

Et me voilà en 2013 à regarder avec autant d’admiration et d’émotion ceux que j’ai connus au collège, au lycée, plus tard. On est beau. Je suis heureuse de vivre ce moment avec eux.

H+3 Madame Coussin

Je suis dans la voiture, j’ai mal, je ne suis pas bien, envie de vomir. J’essaie de comprendre. Je m’écroule comme une merde dans le canapé. Je cale ma jambe gauche sous un coussin. Je ne bouge plus. Quand les enfants et mon mari rentrent je n’ai pas bougé depuis…. Une éternité. Mon fils vient m’embrasser.

– « T’es une championne maman ! Tu sais au 7ème je t’ai vue mais pas toi… Tu veux quoi ? Un verre d’eau ? Un truc à manger ? Un bain ? Un Efferalgan ? » 2 heures plus tard je suis toujours dans mon canapé avec mon t-shirt finisher et ma médaille autour du cou. Je songe alors sérieusement à me faire hélitreuiller jusque dans la baignoire.

«Si un jour me reprend l’idée saugrenue de vouloir recommencer, s’il te plait raisonne moi, rappelle-moi comme j’ai souffert »

J+1 Premier matin, premier défi

Descendre les escaliers. Ok tu mets tes mains là sur la rampe, tu te mets sur le côté et une jambe après l’autre, voilà encore 12 fois.

Deuxième défi, s’asseoir. Merde j’ai oublié le jus de fruit. Troisième défi se relever. La journée sera une succession de défis de ce genre. Arrivée à l’école les collègues me voient traverser le couloir difficilement. Je suis leur héroïne du jour. En résumant rapidement l’enfer vécu je commence à prendre conscience de ce que j’ai réalisé. Je ne suis presque plus déçue.

Quand les élèves arrivent ils me regardent bizarrement. Je traverse la classe en boitant. Je tente de m’asseoir à côté de l’un d’eux. « Je vais me mettre derrière toi, parce que là, je ne peux pas m’asseoir ». Les autres élèves me regardent ils ont l’air inquiets. « C’est rien j’ai trop couru, ça va passer ». Ils doivent m’imaginer en train de courir frénétiquement dans la cour avec les autres maîtresses de l’école….

Il est 18h30. Suis contente d’être chez moi, claquée.
« Tu n’as rien à faire je m’occupe de tout ».
– « Tant mieux je ne suis capable de rien »
Si tiens je vais écrire. J’aime écrire. Je me relis. Je revis chaque moment, j’ai une boule dans la gorge. Ça fait un bien fou. Je soigne mon ego meurtri.

J+2. Réaliser. Etre fière.

J’ai moins mal. Je boite encore. A l’école je parviens à m’asseoir à hauteur d’enfants sans trop grimacer. Idem pour leur faire les lacets, un genou à terre ou décoincer cette foutue fermeture éclair.

Deux mamans me voient boiter. « Qu’est-ce qui vous arrive vous vous êtes fait mal ? ». « Non mais j’ai fait le marathon de Paris et j’ai un peu de mal à m’en remettre ». Admiratives elles croisent une autre maman « Tu te rends compte la maîtresse de nos enfants est marathonienne. Non mais quand je te dis qu’elle est incroyable ! »

Je repense à ce qu’elles ont dit. A ce que les collègues m’ont dit, mes amis hier, mon mari, mes enfants, mon Cocoach. Tout le monde est fier et admiratif. Alors est-ce que je peux l’être aussi ? J’ai fait quelque chose dont je commence à prendre la mesure à travers les réactions des uns et des autres.

Je me souviens de mes paroles il y a quelques mois discutant du marathon avec une amie. « Tu peux faire un marathon sans douleur en ayant du plaisir pendant 42kms. Je l’ai fait. Non mais attends… Y’en a qui arrivent dans un état pas possible. Moi je ne sais pas faire ça. Je n’ai aucune résistance à la douleur. Déjà que je n’aime pas courir alors si c’est pour souffrir… »

Maintenant je sais, Je ne sais pas comment j’ai trouvé les ressources de me dépasser mais je l’ai vécu.

J+3 : Revivre ces moments

Je ne boite plus, toujours mal mais beaucoup moins. A force d’écrire, de lire, relire, voir les commentaires des uns et des autres, les récits des autres, je prends vraiment la mesure de ce qui s’est passé ce dimanche. Je n’ai plus envie d’effacer ce marathon dont j’ai eu honte mais plutôt envie de revivre ça.
Pas la douleur, pas la souffrance, mais s’il faut passer par là, je le ferai. Pas non plus la prépa que j’ai trouvée difficile, sans doute due aux différentes blessures, aux doutes et aux conditions météo, mais s’il le faut je le ferai encore.
Ce que je veux surtout revivre ce sont tous ces petits moments qui sont ancrés en moi à tout jamais. Je veux continuer de remplir cette boite que j’ai construite de mes petites mains, dans laquelle s’amoncelle un tas de belles choses. Ces choses qui font que je suis moi, maintenant.
J’espère que mes garçons garderont dans un coin de leur tête de dimanche d’avril 2013. Parfois la vie est difficile mais tant que ce n’est pas fini, on se bat, on ne lâche pas. On peut pleurer, être en colère, désespéré, croire que c’est fichu… Mais il faut continuer d’avancer. Il y a  toujours au fond de soi une ressource insoupçonnée, jamais exploitée qui n’attend que d’être sollicitée.

Il y aura toujours quelqu’un sur le chemin pour te tendre la main, te soutenir, trouver les mots pour te sortir de là où tu es. Ne compter que sur soi mais accepter de l’aide, sans se sentir minable. C’est peut-être d’une grande banalité mais courir un marathon c’est une vie en concentré.  Et j’ai hâte de continuer à vivre…

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3 commentaires sur “Dans les pensées d’Eglantine : derrière la ligne bleue

  1. « En 2007 c’est une autre troupe de runners toute aussi émouvante qui m’a donné envie de faire un marathon. »
    Aujourd’hui, ma chère Églantine, à te lire c’est toi qui me (re)donne envie de (re)vivre cette « vie en concentré ».
    Très (très) grand respect d’un coureur qui n’a connu que des marathons « faciles ».

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