Dans les foulées d’Eglantine : « Là où je ne pensais jamais aller »

Qu'est-elle allé chercher, au bout de sa douleur ? Pourquoi continuer quand les jambes et le chono ont abandonné la partie ?

Qu’est-elle allé chercher, au bout de sa douleur ? Pourquoi continuer quand les jambes et le chono ont abandonné la partie ?

Depuis le départ, Églantine n’est pas dans son marathon. Mollet sensible, cuisse tétanisée, ampoules réveillées. Elle a laissé filer ses rêves de chrono dans le bois de Vincennes. Reste donc un semi cauchemardesque à avaler. Abandonner serait simple, raisonnable même. Mais chaque kilomètre contre la douleur est un kilomètre vers la ligne. Entre lucidité clinique et déraison illusoire, voici sa course de 21 bornes vers la médaille. Seule ou presque. La sale course d’une belle coureuse.

« Je suis encore sous les 4h mais je n’y pense même pas. Je suis tellement focalisée sur mes douleurs qu’il n’y a rien d’autre dans ma tête. Je monte le son de mon MP3, « […] ‘pas le moment d’abandonner. ‘Faut tout donner afin de changer les données » (NTM) Ce n’est pas gagné, je fais ce que je peux. J’essaie de me concentrer sur les paroles, je n’y arrive pas, mon esprit est ailleurs.
Plusieurs fois j’ai eu envie d’abandonner.  Je me suis dit allez c’est bon tu t’arrêtes et on n’en parle plus. J’ai eu envie de supplier ce cycliste de me prêter son vélo. J’ai eu envie de monter sur la petite marche derrière ce camion de pompier qui nous dépasse. La patinette de ce gosse me fait envie…

J’ai mal, vraiment mal. Pas possible… Si je peux !
Et pourtant je continue. Me disant : allez, encore un kilomètre et tu verras.  Chaque kilomètre  de moins, c’est un kilomètre de gagné, plus… que 21 ! Non mais ce n’est pas possible, je n’y arriverai pas. Mais si je peux y arriver ! Je l’ai déjà fait, il suffit que je me colle à 10km/h et ça va passer. J’ai déjà  fait ça pendant 4h12 en 2008, je peux le faire 2h. Oui mais je n’avais pas mal. Là j’ai mal, j’ai vraiment mal. Dans mes oreilles, Kool Shen «  J’veux voir tout le monde debout, les mains en l’air pour l’retour du babtou, ça fait hou hou »

Bon allez c’est reparti tant pis pour l’allure, tant pis pour l’objectif, finissons-en. J’alterne course et marche. J’essaie de courir un maximum. Je suis quand même là pour ça. Quand les « contractions » de mon quadriceps gauche sont trop intenses, je marche. Je commence à avoir mal au mollet, à la cheville et puis à mon autre genou, le petit muscle à côté de la rotule, je vois une petite boule de ce muscle.  Mon ampoule en revanche je ne la sens plus. Sans doute trop mal ailleurs.

Finir. Finir le job, finir cette p… de course
Bracelet
22e kilomètre. Ne pas lâcher. Au 29ème notre pote Coco sera là. Fab me l’a dit tout à l’heure en changeant mon pansement. Oui il m’a dit ça « je ne devais pas te le dire, c’était une surprise mais je suis obligé, il t’attend vas-y ». Mais c’est loin 29 ! Encore 7.  Allez c’est 1 et 1 et 1 et 1… Aïe et aïe et aïe et aïe ! Quand je cours je ne suis même pas à 10km/h, l’horreur.  Je retourne mon bracelet d’allure antisèche, je ne veux plus le voir, je veux juste finir. Je crois que c’est là que les ballons de 4h me dépassent. J’essaie de m’accrocher 100m… ça ne sert à rien.
Je laisse filer, une fois de plus je baisse la tête et me concentre sur mes pompes et cette fichue ligne bleue. Voilà c’est bien, je vais la suivre, c’est toujours tout droit et je vais finir. Autant jusqu’au semi j’ai voulu abandonner plusieurs fois… Autant après je n’avais que deux pensées en boucle dans ma tête : « j’ai mal » et « je veux finir ». Après tout je n’étais plus à 18 bornes près. J’étais venue jusque-là, autant finir le job.

Noir, froid, bruit… seule
J’arrive bientôt aux tunnels, j’entends la voix de Thierry à côté de moi. Il me dit que Fab est derrière au 30ème.  Il me souhaite bon courage. Je lève ma bouteille pour lui signifier que je l’ai entendu. Même pas le courage de le regarder ou de lui répondre.  Je descends le premier tunnel, ça brûle, ça tire. Je ne me souviens pas des autres tunnels, juste de celui qui est long, si long. Mon cardio perd le signal GPS. Il fait froid, et puis les turbines font un bruit assourdissant. D’habitude ça chante dans ce tunnel « on n’est pas fatigué ». Là rien. Rien  que le bruit de ces grosses turbines, ce noir et ce froid. Je déteste, je veux sortir. Ça remonte on va sortir, j’ai mal, je marche.
Hey, mais au fait il est où mon Coco ? Il n’a pas dit 29 ? Et là, je passe le 30ème. Il y a 5 ans je me souviens parfaitement de ce passage. Je remettais le compteur à zéro dans ma tête, c’était l’anniversaire de mon fils, je passais un bon moment. Allez dans 12 bornes c’est plié. P… 12 bornes !
Je visualise très bien ces 12 kms. On part de la maison, on prend la Dhuys on va au bois, on rit, on papote tout le long, on fait un tour du bois, on papote toujours et on rentre.  C’est plutôt cool, les 12kms du dimanche matin avec les potes. Mince, le temps que je visualise ça je n’ai même pas fait un kilomètre !

Des contractions dans les jambes et pas de péridurale
J’avance comme je peux, je ne sais même plus combien de kilomètres  il me reste à faire, je m’en fous. De toute façon quand ce sera l’arrivée je la verrai bien. Va y avoir du monde, ça va crier. Je ne peux pas la rater.  De nouveau Kool Shen  dans mes oreilles « […] si ça fait mal c’est normal. […]. » Ok s’il le dit. Serre les dents, mords tes lèvres, gémit, soupire, râle dans ta tête mais cours.
Oh le ravito, je ne l’avais pas vu non plus celui-là ! En même temps j’ai le regard plongé sur mes pompes et la ligne bleue depuis tellement longtemps que je ne vois rien de ce qui se passe autour de moi. Ça glisse, Il y a des peaux d’orange de partout, et puis là ça colle ! Oh merde des pavés. Non mais là ce n’est pas possible, c’est horrible, cette douleur. Sur les pavés mon pied ne se pose jamais à plat, ma cheville essaie de compenser.  Je sens de nouveau mon ampoule, chaque foulée, chaque impact au sol est horrible. Jambe gauche, jambe droite. Je souffle, je gémis. Ça doit agacer les gens autour de moi. Je déteste ça entendre les autres, leur souffle, leur souffrance. J’ai l’impression d’avoir des contractions dans les jambes.  C’est exactement ça des contractions et pas de péridurale, à l’arrache !

7 minutes du kilo, en pleurs
J’entends une voix derrière mon épaule droite. « Avec le sourire on avait dit ». Mon Coco, je suis tellement contente, enfin. Mais pas un  sourire, pas un mot pour lui, le pauvre. Je ne peux pas. On fait quelques mètres ensemble je m’arrête. Trop mal. Je l’appelle, peur de le perdre il y a beaucoup de monde. J’enlève une de mes oreillettes, je veux l’entendre : il va me parler, j’ai besoin de l’entendre.
Tant que je peux je cours, je marche uniquement quand c’est insupportable en sachant que je vais encore souffrir en repartant. Mais besoin de relâcher la «pression » dans mes muscles meurtris. Il m’encourage beaucoup, me dit que « cette allure c’est bien, on ne bouge plus ». On est à 7mn du kilo. Non mais sérieux, c’est quoi cette allure !
Je dois avoir l’air d’une vieille. Je pleure. Il me dit que j’aurai tout le temps de pleurer après. Ok j’essuie mes larmes. Mais ça ne marche pas, je pleure encore. J’ai tellement mal.  Il me demande si je veux quelque chose. Je secoue la tête et lui dit « juste finir ». Il me répond que c’est une bonne idée, que ça lui va.

Deal, marche et décompte
Le deal : on court jusqu’au kilomètre suivant, on le dépasse et après, on marche. Parfois on franchit la ligne du kilomètre et je cours toujours. Mais quand je veux marcher et qu’on n’a pas franchi la ligne, il me rappelle le marché.  « Non ce n’est pas ça le deal !  La ligne en visuel. Dans 400m tu marcheras ».  Parfois je marche juste derrière la ligne, parfois je continue de courir. Très lentement mais petit à petit on s’approche. Je colle mes yeux sur la ligne. «Redresse-toi, prend de l’air ». Il continue de décompter les kilomètres, les hectomètres. Souvent je dois essuyer mon visage je ne vois plus mes pieds sous mes yeux plein de larmes.

Déception, colère, douleur
« Si on reste là ça me va… ». Pourquoi il me dit ça ? Ah ok je comprends. Effectivement sympa ce petit cul dans ce petit short orange. J’esquisse un sourire, je le reconnais bien là. J’aimerais bien lui faire plaisir mais elle nous lâche, il m’en fera d’ailleurs la remarque plus tard, après la ligne d’arrivée. Il prendra son air le plus sérieux pour me dire « Ce qui me chagrine c’est que le petit short orange on n’aurait jamais dû le perdre ». Tu m’étonnes… On continue ainsi, clopin-clopant pour moi, m’encourageant et haranguant la foule pour lui. Il est top mon « cocoach », un trésor d’homme.

SeveLa rue s’élargit, on sort du bois de Boulogne, on arrive Porte Dauphine. J’entends la foule. Il me dit « écoute, tu entends ? » Oui j’entends et du coup je pleure de nouveau à chaudes larmes. Il reste quoi 200m ? Non 195 précisément, il y a beaucoup de bruit, le speaker, la foule, j’ai mal… Je franchis la ligne (ndr : en 4h25’34s). Je ne l’ai pas fait dignement, je n’ai pas levé les bras, je pleurais.  Je suis envahie de déception, de colère, de douleur, de larmes encore et encore… je zigzague, je boite pour aller chercher mon t-shirt, ma médaille.

Je suis arrivée, je ne le crois pas. Je l’ai fait, j’ai fini. Je suis allée au bout du bout, là où je pensais ne jamais aller.  Là où je pensais ne jamais ni devoir, ni pouvoir aller. Aujourd’hui, quelqu’un m’a fait un très beau cadeau. Très différent de celui dont j’avais rêvé mais tellement unique.  Je le garderai longtemps, précieusement en moi.  Merci à lui, à eux, à vous, à nous.

Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon.
Emil Zatopek

 

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2 commentaires sur “Dans les foulées d’Eglantine : « Là où je ne pensais jamais aller »

  1. Pingback: Votre marathon… de Paris 2013 | Votre Marathon

  2. Magnifique !
    Tu racontes avec sincérité et justesse une souffrance qui parle à bon nombre de coureurs. Une épreuve terrible certes, mais énormément formatrice.
    Je crois que c’est après avoir vécu ce type d’expérience qu’on devient vraiment coureur, peu importe son niveau.
    Il y a des souffrances, comme la maladie, qui détruisent et d’autres qui, au contraire, font grandir et rendent encore plus fort.
    Bravo pour ton courage et ta détermination.

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